Pharmacies : pourquoi le chiffre d’affaires augmente alors que les marges diminuent ?
À première vue, les chiffres pourraient sembler rassurants pour les pharmacies françaises. Le chiffre d’affaires moyen des officines continue de progresser et certains médicaments génèrent des montants de vente de plus en plus importants.
Pourtant, derrière cette hausse du chiffre d’affaires se cache une réalité économique beaucoup plus contrastée.
Selon l’Observatoire FIDUCIAL des pharmaciens publié en septembre 2026, le chiffre d’affaires moyen des officines étudiées a progressé de 5,6 % en 2025. Dans le même temps, la création de valeur n’a augmenté que de 1,5 % et le taux de marge brute est descendu à 28,1 %. L’étude porte sur les résultats 2025 de 500 officines. www.fiducial.fr
Comment une pharmacie peut-elle alors vendre davantage sans nécessairement gagner beaucoup plus ?
Pour le comprendre, il faut regarder ce qui compose réellement le chiffre d’affaires d’une officine.
Un chiffre d’affaires en hausse ne signifie pas une rentabilité en hausse
C’est probablement la première confusion à éviter.
Le chiffre d’affaires représente la valeur totale des produits et prestations facturés par la pharmacie. Mais cette somme ne correspond évidemment pas à ce que conserve l’entreprise.
Il faut notamment financer les achats de marchandises, les salaires et charges de personnel, le loyer, l’énergie, les frais financiers et l’ensemble des autres dépenses nécessaires au fonctionnement de l’officine.
Dans l’échantillon FIDUCIAL 2026, les achats revendus représentent à eux seuls 72 % du chiffre d’affaires. Les charges de personnel représentent environ 11 %. www.fiducial.fr
Une pharmacie peut donc voir son chiffre d’affaires augmenter fortement sans constater la même progression de son résultat.
C’est précisément ce qui rend l’analyse du secteur plus complexe qu’une simple comparaison du chiffre d’affaires d’une année sur l’autre.
Les médicaments chers gonflent le chiffre d’affaires
Une partie importante de l’explication se trouve dans l’évolution du médicament.
Depuis plusieurs années, les officines délivrent davantage de médicaments dont le prix unitaire est très élevé.
Pour une pharmacie, délivrer un médicament à plusieurs centaines ou plusieurs milliers d’euros fait mécaniquement augmenter son chiffre d’affaires.
Mais cela ne signifie pas que sa rémunération augmente dans les mêmes proportions.
FIDUCIAL signalait déjà dans son Observatoire 2025 que la progression des médicaments chers contribuait à faire diminuer le poids de la marge brute dans le chiffre d’affaires. www.fiducial.fr
C’est un phénomène particulièrement important pour comprendre les comptes d’une pharmacie moderne.
Deux officines réalisant le même chiffre d’affaires peuvent avoir des structures de ventes très différentes et, par conséquent, des niveaux de marge différents.
100 € de chiffre d’affaires n’ont pas toujours la même valeur
Prenons un exemple volontairement simplifié.
Une pharmacie peut vendre pour 100 € de produits avec une marge brute de 30 €.
Une autre vente de 100 € peut ne produire que 10 € de marge.
Dans les deux cas, le logiciel de gestion enregistre 100 € de chiffre d’affaires.
Économiquement, pourtant, les deux opérations sont très différentes.
C’est pour cette raison que le chiffre d’affaires, pris isolément, peut donner une image trompeuse de la performance réelle d’une officine.
Pour le titulaire, la question pertinente devient alors moins :
« Combien ai-je vendu ? »
que :
« Quelle marge ai-je réellement générée avec ce chiffre d’affaires ? »
Le taux de marge brute est descendu à 28,1 %
Les dernières données FIDUCIAL illustrent précisément cette évolution.
Pour les 500 officines constituant son échantillon 2026, l’activité progresse de 5,6 %, tandis que la création de valeur n’augmente que de 1,5 %.
Le taux de marge brute s’établit à 28,1 %. www.fiducial.fr
Autrement dit, la progression des ventes ne se transforme pas intégralement en richesse supplémentaire pour l’entreprise.
Ce phénomène explique pourquoi certains titulaires peuvent constater un chiffre d’affaires historiquement élevé tout en ayant le sentiment que leur situation économique ne s’améliore pas dans les mêmes proportions.
Le phénomène ne date pas seulement de 2026
L’évolution devient encore plus intéressante lorsqu’on regarde plusieurs années.
Le rapport conjoint publié en 2026 par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et l’Inspection générale des finances (IGF) s’est penché sur le modèle économique de toute la chaîne de distribution pharmaceutique.
Les inspections considèrent notamment que le modèle de rémunération des pharmaciens doit évoluer et analysent les flux financiers, les prix et les remises accordées dans la distribution du médicament. Igas
La FSPF, commentant les travaux de la mission, rapporte notamment sur dix ans une diminution de 11 points de l’excédent brut d’exploitation et de 10 points du taux de marge selon les indicateurs présentés par la mission. Fédération des Pharmaciens de France
Il faut donc distinguer une variation annuelle de marge d’une transformation plus longue du modèle économique de l’officine.
Les charges pèsent également sur la rentabilité
La marge commerciale n’est qu’une partie de l’équation.
Une fois celle-ci générée, la pharmacie doit encore supporter ses charges.
Personnel, loyers, informatique, énergie, financement de l’officine, assurances, logistique ou encore maintien du stock représentent autant de dépenses qui viennent réduire le résultat final.
FIDUCIAL souligne d’ailleurs que la maîtrise des coûts, l’optimisation des stocks et la réduction de l’endettement deviennent essentielles pour préserver la santé financière des officines.
L’Observatoire 2026 relève une trésorerie moyenne de 218 000 € dans son échantillon, contre 201 000 € l’année précédente, mais indique qu’elle reste sous pression et que la rémunération des exploitants demeure contrainte. www.fiducial.fr
Une pharmacie peut donc être une entreprise réalisant plusieurs millions d’euros de chiffre d’affaires tout en devant surveiller très attentivement sa trésorerie et ses charges.
Les génériques occupent une place particulière dans l’économie officinale
Impossible de parler de marge des pharmacies sans évoquer les médicaments génériques.
Les remises commerciales accordées aux pharmacies constituent historiquement une composante importante de leur économie.
Le rapport IGAS-IGF indique que les remises commerciales sur les génériques ont représenté environ 1,1 milliard d’euros en 2024, soit 23 % en moyenne selon les données analysées par la mission. Igas
Le cadre a évolué depuis.
Depuis le 1er janvier 2026, le plafond réglementaire applicable à certaines remises sur les spécialités génériques est fixé à 30 % du prix fabricant hors taxes, par année civile et par ligne de produits pour chaque officine. Le plafond applicable aux médicaments biologiques similaires substituables est fixé à 15 %. Légifrance
Ces évolutions sont particulièrement suivies par la profession car les conditions d’achat et les remises peuvent avoir un impact direct sur l’économie de l’officine.
Mais toute la rémunération des pharmacies ne diminue pas
C’est une nuance importante.
Dire simplement que « les pharmaciens gagnent de moins en moins » serait trop simplificateur.
Selon les données Pharmastat présentées par la FSPF, la rémunération de l’officine a progressé de 2,17 % en 2025.
Les honoraires de dispensation ont progressé de 1,4 %, notamment grâce à la revalorisation de l’honoraire à l’ordonnance. La FSPF relève également une augmentation de près de 6 % de la marge réglementée. Fédération des Pharmaciens de France
Dans le même temps, certaines activités ont diminué.
Le déremboursement des tests Covid a ainsi représenté une perte de plus de 70 millions d’euros de rémunération pour le réseau par rapport à 2024 selon la FSPF.
Cette baisse a été partiellement compensée par le développement d’autres activités, notamment +46 millions d’euros pour les honoraires de vaccination et environ +5 millions d’euros pour les dépistages et accompagnements de patients chroniques. Fédération des Pharmaciens de France
Le modèle économique de la pharmacie est donc moins en train de disparaître que de se transformer.
Vaccination, dépistage, accompagnement : une nouvelle source de rémunération
Le métier de pharmacien évolue progressivement au-delà de la seule délivrance du médicament.
Vaccinations, dépistages et accompagnement des patients prennent une place croissante dans l’activité.
L’Assurance Maladie prévoit aujourd’hui différentes rémunérations correspondant aux honoraires de dispensation et aux actes réalisés par les pharmaciens. Ameli
Cette évolution est stratégique.
Pendant longtemps, une part importante de l’économie de l’officine dépendait directement du prix et du volume des médicaments délivrés.
Le développement d’une rémunération associée à l’acte, au service ou à l’accompagnement du patient peut progressivement réduire cette dépendance.
Cela explique également pourquoi regarder uniquement la marge commerciale sur les produits ne suffit plus pour comprendre l’économie d’une pharmacie.
La parapharmacie conserve une logique économique différente
À côté du médicament remboursable, les produits de parapharmacie, d’hygiène, de beauté, de conseil ou certains dispositifs suivent une logique commerciale différente.
Le titulaire dispose généralement de davantage de liberté pour travailler ses achats, son assortiment, son positionnement prix et la mise en avant des produits.
Mais cette activité est également beaucoup plus exposée à la concurrence.
Pharmacies voisines, parapharmacies, grandes enseignes et commerce en ligne permettent aujourd’hui au consommateur de comparer facilement les prix.
La solution ne consiste donc pas nécessairement à augmenter systématiquement les prix pour restaurer la marge.
Une officine doit trouver un équilibre entre prix compétitif, rotation des stocks, marge générée et qualité du conseil.
Conclusion : vendre plus ne veut pas forcément dire gagner plus
C’est probablement le principal enseignement à retenir de l’évolution récente du marché officinal.
Les pharmacies françaises peuvent afficher des chiffres d’affaires toujours plus importants sans que leurs bénéfices progressent au même rythme.
La montée en puissance des médicaments coûteux, la structure réglementée de la rémunération, l’évolution des remises, les charges et la transformation progressive du métier modifient profondément l’équation économique de l’officine.
En parallèle, de nouvelles sources de rémunération apparaissent avec la vaccination, le dépistage et les autres missions confiées aux pharmaciens.
L’enjeu pour les titulaires n’est donc plus simplement de faire progresser leur chiffre d’affaires.
Il est de comprendre quelles activités créent réellement de la valeur, de maîtriser les charges et le stock et de suivre la marge générée derrière chaque euro de chiffre d’affaires.
Car en 2026, une pharmacie peut vendre davantage sans nécessairement gagner davantage.
